Quand je vous regarde, je vois que vos yeux ont la même forme, la même couleur, le même regard, que ceux de votre père. Quand je vois vos cheveux, je vois qu’ils ont les mêmes boucles que celles de votre grand-mère. Quand je vous entends, j’entends les intonations de votre mère. Vous êtes uniques, et vous êtes aussi l’enfant de vos parents, dans les traits du visage, votre taille, vos gestes… Des petits riens qui nous ressemblent, entre eux et nous, entre parents et enfants.

Quand je me promène au parc et que je vois un petit bout de chou qui court vers son papa, et qui est son portrait « craché-juré » en plus petit ; quand je vois une jeune fille qui, de dos à côté de sa mère a la même démarche et le même port de tête, je me dis que si Dame Nature nous a transmis des éléments visibles de notre anatomie, pourquoi n’aurait-elle pas transmis d’autres éléments, invisibles ? Qui me dit que mon foie n’est pas la copie conforme de celui de mon père, ou de ma mère ? D’ailleurs les dossiers médicaux regorgent de questions sur notre généalogie…

Encore plus invisible que cela, qui me dit que Dame Nature n’a pas transmis une ou plusieurs histoires de mon histoire de famille ? Des souvenirs, des mémoires, des événements marquants qui auraient marqué un de mes aïeux ? Une de mes aïeules ?

Si ma grand-mère a été violée dans sa jeunesse, et que cette douleur fut telle qu’elle l’a cicatrisée dans sa mémoire, qui me dit que cette cicatrice ne s’est pas reportée dans la mienne, comme ses boucles dans ma chevelure ? Et si ma grand-mère a été violée, on peut aussi penser que la contraception existant depuis si peu de temps, sur les deux milles ans que comptent notre histoire, parmi les femmes de ma lignée, certaines ont certainement été violées.

La femme génétiquement se désigne par XX. Un X vient de sa mère, et l’autre de son père. Si on compte le nombre de femmes, à une génération, je possède 2 X. A la génération suivante, avec 4 grands-mères, je possède 8 X. A la génération de mes arrières grands-parents, je possède 16 X. 32 histoires de femmes sont en moi sur une centaine d’année, 32 mémoires de femmes. Combien ont été violées ? Combien de cicatrices ont traversé les générations ? Combien de douleurs ? Si je porte l’histoire des femmes de ma lignée, je porte leur viol, leur souvenir de viol, leur douleur, leur cicatrice. Je suis une femme violée, comme elles, comme toutes les femmes.

Si toutes les femmes sont des femmes violées, dans leur généalogie, il en est de même pour les hommes. Le même raisonnement s’applique. Un homme est désigné par XY génétiquement. Il possède le X de sa mère et le Y de son père. Au niveau suivant, avec ses 4 grands-parents, il possède 6X et 2Y, aux arrières grands-parents, 12X et 4Y. Et ainsi de suite. Il a aussi le patrimoine de la lignée des femmes de sa famille, moins que les femmes, mais si les femmes ont subi un viol, il est possible que la cicatrice, la douleur, le souvenir fasse aussi partie d’eux. Si les femmes ont la trace d’un viol dans leur histoire, les hommes peuvent l’avoir aussi. Les hommes sont aussi des femmes violées, comme toutes les femmes.

D’autre part, si on reprend le fait qu’avant que la pilule contraceptive existe, et l’interruption de grossesse dans de bonnes conditions pour la mère, des dizaines de générations se sont suivies. Et parmi les femmes qui ont été violées, certaines ont donné naissance. Certains êtres sont des êtres d’amour nés de la violence. Combien de femmes ont vécu, caché, souffert de cela ? Porter la vie sans l’avoir désirée ? Combien de naissances hors couples « officiels » ? Qui vous dit que votre grand-mère est bien la fille – biologique – de votre arrière-grand-père ? Si nous portons toutes et tous en nous les stigmates du viol, nous le portons aussi probablement dans notre chair d’humain. Une femme dans ma lignée a certainement porté un enfant né contre sa volonté de femme, de son mari ou d’un autre homme. Et cet enfant est mon aïeul.

La lumière de cet exposé vient nous rappeler notre condition, et l’humilité de notre place dans notre lignée. Si certaines sont victimes, de leur vivant, nous le sommes toutes et tous, sans l’avoir vécu. La difficulté, outre de se remettre du viol, vient de comment sortir de cette victimisation pour le pas la subir toute sa vie ni la transmettre aux générations futures.

C’est là que notre nature d’humain est divine, dans la capacité à accepter, à pardonner et à continuer en mieux, en laissant sur le bord du chemin les détritus de notre mémoire que nous ne voulons pas transmettre ni faire subir à d’autres.

J’ai souffert – je le sais ou pas – c’est terrible… et je fais tout pour que mes enfants, filles et garçons, ne souffrent pas de ma souffrance ou de celles de mes aïeules.