Je sors du commissariat de police. Le souffle coupé. Le policier était vraiment gentil, il m’a apporté un verre d’eau. Un verre en plastique, un gobelet. Transparent, avec des rainures. C’est fou comme un détail stupide peut se rendre important alors que d’autres choses tellement plus importantes se passent. Je reste là, pantelant, sur le trottoir. Je regarde les gens qui ne me voient pas, les voitures qui passent, seulement dans un sens. Un rayon de soleil se joue dans la vitrine d’en face et fait briller d’un éclat lumineux un point précis. Je ne peux détacher mon regard de cet endroit, cette petite étoile de lumière, cet éclat brillant. Je ne comprends pas. Mes pieds ne bougent pas. Je me fais bousculer, un homme qui marche vite me rentre dans l’épaule, je m’excuse vaguement. Je n’entends pas s’il me dit quelque chose. Je n’entends que moi. C’est un grand silence.

Je secoue la tête. Comment est-ce possible ? Tonton ? Tonton, mort ? Je répète ces deux mots comme une litanie. « Tonton mort, Tonton mort, Tonton mort Tonton mort Tonton». Je n’arrive pas à y croire. Mon Tonton, celui qui m’emmenait voir les matchs de foot quand Servette jouait. Tonton qui me racontait plein de trucs sur les joueurs, ceux qui étaient bons, ceux qui arrivaient, ceux qui partaient. Tonton qui suivait toute l’actualité de son club de foot. Tonton qui m’avait même offert l’écharpe, l’écharpe de Servette, rouge et or. Une écharpe que je portais chaque fois que Tonton m’emmenait à un match. Echarpe qui se trouvait toujours au-dessus de mon lit, fixée par deux punaises, prête à être décrochée, très vite, pour entourer mes épaules et partir au stade. Tonton me l’avait offerte un soir si magnifique, Servette avait gagné et j’avais rencontré Elodie. Il m’avait offert l’écharpe à la mi-temps, quand on était allé prendre une bière, il m’avait dit : « Tiens, mon grand, je le sens bien ce match ». Et on avait gagné. Je portais l’écharpe qui nous avait fait gagner. Deux à zéro. Je me souviens encore, je criais, debout dans les gradins, l’écharpe tendue entre mes deux bras, au-dessus de ma tête. J’étais ivre de bonheur. Servette avait gagné, j’avais gagné. J’étais le champion. En sortant du stade, il y avait Elodie. Je l’avais laissée passer, elle m’avait souri. Je me souviens très bien. Je devais vraiment avoir l’air d’un champion avec mon écharpe des vainqueurs. Elodie. Tonton avait rigolé devant ma mine déconfite de jeune premier, rougissant et gauche. Je ne savais pas encore qu’elle s’appelait Elodie.

Tonton, mort. Les mots du policier me reviennent. Mes pieds se sont mis à marcher, tout seuls. « Avait-il des ennemis que vous lui connaissiez ? » Des ennemis ? Tonton ? Il n’avait que des amis. Il ouvrait sa porte aux voisins pour un oui ou pour un non. Il te manquait du beurre ? Tu pouvais aller chez Tonton, il en avait toujours. Il finissait par ouvrir une bouteille et servir un verre. Chez Tonton c’était simple et convivial. Quand le policier m’a demandé s’il avait des ennemis, je me suis vraiment creusé la tête. Je lui ai répondu que je ne voyais pas. Encore maintenant, je ne lui vois pas d’ennemis. Qui pourrait détester un homme si gentil ? Un homme qui emmène son neveu aux matchs ? Qui lui offre l’écharpe des vainqueurs ?

Mes pieds continuent à tracer leur chemin sur le trottoir. Ils s’arrêtent. Un feu rouge pour les piétons. D’autres gens sont arrêtés. Je les regarde. Se pourrait-il que la dame là soit un assassin ? Ou le monsieur avec le chien ? Comment sait-on qu’un humain est assassin ? C’est écrit sur son visage ? Il a un tic ? Fait une grimace ? A un regard sournois ? Des gestes tremblotants ? Comment savoir ? Le policier m’a dit de penser à son entourage. L’entourage de Tonton. Je ne connais pas les gens de son travail. Mais qui est-ce que je connais en fait ? Qui faisait partie de l’entourage de Tonton ? Je revois son appartement dans un immeuble sans intérêt particulier dans une rue banale. Tonton habite dans un quartier populaire du centre de Genève. Qui est son entourage. Qui pourrait être un ennemi ? Mes pieds repartent, le feu est vert, les autres pieds des autres gens marchent aussi.

Une image me vient. Dans son entourage, il y a le zurichois du premier.  En y réfléchissant, je me rappelle de cet homme, avec un accent suisse-allemand. C’est pour ça que je l’appelais le zurichois. Une fois il avait fait une remarque parce qu’il y avait trop de bruit chez Tonton. Je me souviens maintenant, j’y étais. On avait fêté un truc, je ne sais plus quoi… Je regarde mes pieds. Ma mémoire revient ! Ah oui, c’était encore une victoire de Servette. Ils avaient joué à l’extérieur et on n’avait pas pu y aller. Tonton était malade. Pauvre Tonton. Il était couché, en mauvaise posture, le nez rouge, la gorge qui grattait. Il n’était pas bien. Du coup on avait regardé le match à la télé. J’avais apporté des bières et Servette avait gagné. Dehors. Trop fort ! J’avais mis mon écharpe des vainqueurs sur la télévision. On avait gagné. Tonton avait ouvert une bouteille. C’était la fête ! Et ce crétin de zurichois avait sonné et râlé. Pourtant ce n’était pas à Zurich que Servette avait joué, je crois bien que c’était à Bâle. Alors de quoi il se plaignait ce crétin ? Son équipe n’avait pas été humiliée ! Si encore ils avaient joué à Zurich, j’aurais compris, c’est dur de perdre. Mais là, ils avaient gagné à Bâle, alors, il aurait pu se réjouir avec nous ! D’ailleurs, je me souviens que Tonton lui avait proposé un verre, et il avait refusé. Oui c’est vrai qu’en y pensant, il m’avait semblé louche ce zurichois. Râler parce que Servette gagne, refuser un verre d’un voisin, ça fait beaucoup. Il faudra que j’en parle au policier. Il m’a donné son numéro de téléphone. Pas son nom, juste son numéro de téléphone et un numéro spécial. Un numéro de matricule. Quand on parlait je lui disais « monsieur ».

Je marche encore quelques pas dans la rue et m’arrête à l’arrêt du tram. Mes pieds m’ont amené exactement là où je devais aller. Sans y réfléchir. C’est fou ce qu’on peut faire de façon automatique, ou réflexe. Sans le décider. Il suffit de suivre ses pieds, et ils vont là où il faut. Je repense à ce policier. Il était gentil, très gentil même. Il parlait d’une voix douce, en me regardant droit dans les yeux. Il articulait bien, un peu comme s’il parlait à un enfant, ou à une personne étrangère. J’aime bien quand on me parle gentiment. Il s’était intéressé à moi. Il m’avait demandé mon nom, mon âge, mon adresse. Mon lien de parenté avec Tonton. Si c’est mon Tonton, c’est que je suis son neveu ! Simple non ? Mais c’est vrai que comme on a peu de différence d’âge, ce n’est pas écrit sur nos visages. Tonton était le jeune frère de mon père. Mon père l’adorait. Il y avait beaucoup d’écart entre les deux, presque vingt ans. Et mon père adorait Tonton. Il le traitait comme son fils. Mais son fils c’était moi, enfin, c’est moi. Je me demande si papa sait déjà. Le policier l’a-t-il appelé ? Comment a-t-il réagi ? Je pense à papa, il doit être très triste. Il aimait tellement Tonton. Mais moi je suis là, je vais le soutenir, il a perdu son frère, mais je suis là moi, son fils.

L’image du policier revient. Il m’a vraiment demandé plein de choses. J’ai dû lui dire où j’étais quand c’est arrivé. Parce que c’est arrivé d’une manière horrible. Tué avec un couteau de cuisine dans sa cuisine. C’est vraiment horrible. Je n’ose pas imaginer tout le sang. Le zurichois ? Qui d’autre dans son entourage ? Le boucher, son voisin de dessus ? Un mec taciturne et silencieux, qui partait très tôt au travail et ne disait jamais rien, ni bonjour ni zut ni merdre. Même quand Servette gagnait. Le boucher. J’en parlerai aussi au policier. Cela fait deux suspects.

Moi j’étais au cinéma quand ça s’est produit. C’était samedi soir, j’étais à Balexert, voir le dernier film des X-trêmes. Des types épatants, des héros. J’ai raconté le film au policier, il avait l’air de bien aimer. Il m’a dit qu’il ne l’avait pas vu. J’avais encore le ticket dans la poche. Maman aurait dit que je n’avais pas changé de pantalon, et elle m’aurait grondé. C’est maman, toujours à s’inquiéter pour moi. Je peux mettre un pantalon plusieurs jours de suite, je ne vois pas en quoi c’est un souci. Tant qu’il n’est pas sale, je peux le porter ! Pourquoi changer ?

Enfin pour en revenir à ce film, il était vraiment super. Des justiciers. Des hommes et des femmes, c’est vrai, qui font la loi, qui punissent les méchants, qui se battent comme des lions, qui ont des pouvoirs extraordinaires. Des hommes qui ne sont pas que des hommes, mais des surhommes. Et ils ont toujours du succès avec les filles. Normal, ils sont super beaux, ils gagnent toujours contre le mal. Moi je trouve qu’ils ont la vie facile en fait, car les méchants sont vraiment très méchants, ils ne peuvent pas se tromper. Alors que dans la vie, dans la vraie vie, les gens ils sont un peu méchant et un peu gentil. Les gens autour de moi, à l’arrêt du tram, sont gentils et peuvent être méchants. Cela dépend ! Chacun a en lui un peu de chaque, même le policier, je suis sûr. Il est gentil avec moi, il me parle gentiment, il me regarde dans les yeux. Mais quand il est face à un assassin, je suis sûr qu’il a un regard d’acier, qu’il parle fort et qu’il peut même être brutal. J’en frissonne rien que de l’imaginer.

Quand je pense au zurichois ou au boucher, je pense qu’ils ne sont pas tout méchant. Juste un peu. Assez pour tuer Tonton ? On ne sait pas. En fait, quelqu’un de très gentil peut devenir très méchant, comme ça, juste parce qu’il disjoncte. C’est ce que m’a expliqué le policier. Le zurichois est très gentil peut-être et il s’est énervé samedi soir parce que Tonton était avec une fille et qu’ils faisaient du bruit ? Qui sait. Ou alors le boucher, parce que la voiture de Tonton le gênait. On voit des trucs horribles pour moins que ça.

Le tram arrive, je monte. J’ai demandé s’ils avaient trouvé des empreintes digitales, et il m’a dit que c’était trop tôt, ils poursuivaient les investigations et attendaient les résultats du labo. Tu parles, tu penses bien que si un mec veut tuer un autre mec, il va mettre des gants ! On le voit bien à la télé. Faudrait être fou pour y aller les mains dans les poches !

Je m’assieds sur un siège qui se libère. Qui d’autre pourrait avoir tué Tonton ? Papa est en vacances, et il n’aurait jamais fait une chose pareille. Tonton était comme son fils. Son fils préféré d’ailleurs. C’est vrai que depuis que mamie était partie, c’était papa qui faisait la famille. Les déjeuners du dimanche. C’est papa qui organisait tout. Il faisait les courses, et avec maman ils cuisinaient. Papa, je me demande s’il sait déjà. Il va être vraiment tout triste. Cela me fait de la peine.

L’image de la grande table de la salle à manger me revient. Dimanche dernier. La lumière. Les verres qui brillent et reflètent le soleil. Il y avait une surprise. Je ne savais pas ce que c’était, papa m’avait dit avec un air entendu que nous faisions la fête pour une raison bien particulière. Mais il ne m’avait rien dit de plus. La table était belle, maman avait mis des fleurs dans un vase, au milieu. J’aime bien les fleurs. Un gros bouquet de pivoines. Ils partaient le lundi, je pensais que c’était dommage pour les fleurs, elles allaient se faner. Mais maman m’avait demandé de les prendre. Elles étaient rouges, je les ai gardées dans un grand vase.

Je me souviens très bien de ce déjeuner de dimanche dernier, quand même, ça m’a fait bizarre de revoir Elodie. C’est vrai qu’elle est très belle. Très très belle. Elle avait un rouge à lèvre rouge, comme les pivoines. Je voyais la lumière, le vin qui coulait dans les verres. Je n’entendais plus rien. Elle était si belle. Je me sentais comme à la sortie du stade, dans le brouhaha du monde heureux. Je n’avais pas mis mon écharpe, elle me manquait. J’étais assis à côté d’elle, et de l’autre côté, il y avait Tonton. Il y avait plein de monde chez papa, c’était une super fête. Papa était très heureux. Tonton aussi était de très bonne humeur. Normal !

Le tram s’arrête. Repart. Quand je pense à Servette, ils sont trop bons quand même. Moi j’aurais bien aimé jouer au foot. Tonton lui il joue, enfin, il jouait. Il était assez bon, des fois j’allais le voir. Il entraînait les jeunes aussi. Un vrai passionné. Il courait sur le terrain comme un gamin. Il adorait le plein air, l’équipe, les jeunes. Au foot, il aurait eu des ennemis ? Je pense aux autres qui entraînaient les gamins. Auraient-ils été jaloux ? Jaloux de Tonton ? Et peut-on tuer par jalousie ?

Le tram s’arrête, c’est mon arrêt. Je me lève, je descends, je marche le long du trottoir. J’arrive devant chez moi. Mes pieds s’arrêtent. Est-ce que j’irais à l’adresse de Tonton pour voir le zurichois ? Ou le boucher ? Je rebrousse chemin, mes pieds me guident. Je m’installe à l’arrêt du tram dans l’autre sens. Je l’attends. Il arrive. Je vais aller voir les suspects, moi aussi je peux être un héros. Je me vois déjà expliquant au policier que j’ai découvert l’assassin, lui donner toutes les hypothèses, les preuves. Dire comme il disait l’autre « je pense qu’il s’agit d’un déséquilibré qui a fomenté son crime parce qu’il ne supportait pas que Tonton fasse du bruit. Parce que quand il était enfant, il avait souffert d’une punition et avait été enfermé dans le noir, et qu’il entendait des bruits énormes, amplifiés, et qu’il avait eu très peur. C’est pour cela qu’il a tué Tonton ». Je serais un justicier, on parlerait de moi dans les journaux, j’aurais démasqué un criminel, je serais récompensé, et qui sait, Elodie me regarderait avec admiration ? Elle pourrait même m’aimer ? Grâce à moi on aurait découvert et arrêté un horrible assassin.

Le tram s’arrête, je descends. Je change de quai, je prends le bus. Tonton habite près de l’ancien stade, près de Balexert. Je descends à l’arrêt et me poste devant son immeuble. Mes pieds sont immobiles, comme un chien qui attend devant la porte de sa maison. Qui vais-je voir en premier ? Le zurichois ou le boucher ? J’hésite. Je monte les escaliers et passe devant chez Tonton. Une bande de plastique jaune barre la porte, et il y a un autocollant. C’est ça mourir ? Je frissonne. Mes pieds repartent. Je continue de monter. Je vais tout en haut. Je croise un voisin que je ne connais pas. Ce n’est ni le zurichois, ni le boucher. Pourtant, sa tête me semble vaguement familière. Il me regarde, me sourit et me dit bonjour. Je lui souris et hoche la tête. Il parle : « Vous ne vous souvenez pas ? Samedi soir ?».

Samedi soir ? j’étais au cinéma. A Balexert. Il reprend : « Quand vous êtes sorti d’ici, vers 20h30, en courant, vous avez failli me faire tomber ». Je le regarde et lui réponds sèchement : « Vous devez faire erreur, samedi soir j’étais au cinéma ». Il s’excuse de la méprise et entre dans l’ascenseur. Je reste là, bêtement, sur le palier. Mes pieds sont lourds comme des pierres.

Samedi soir j’étais au cinéma, j’étais à Balexert.

Mais pourquoi Elodie était-elle tombée amoureuse de Tonton ? Je revois son rouge à lèvre rouge, rouge comme les pivoines qui ont fané dans ma cuisine. Les pétales sont encore par terre, on dirait des petites flaques de sang.

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